Et si on lâchait enfin le poids mental… de se plaindre du poids mental ?
Il y a des sujets qu’on ressasse tellement qu’ils finissent par devenir une seconde nature. Une façon d’être, presque une identité. La charge mentale en fait indéniablement partie. Et attention, elle est réelle, profondément réelle. Le fait que les femmes portent encore une part disproportionnée des pensées invisibles qui font tourner une maison, une famille et une vie est documenté, vécu et indéniable. Mais voilà la question qu’on pose rarement. Celle qui demande un peu plus de courage que de simplement partager un contenu avec lequel on est d’accord. À quel moment est-ce qu’on décide que c’est à nous de changer quelque chose ? Pas l’autre, pas la société, pas le système, même s’il a sa part. Nous. Nommer un problème, c’est bien. Agir pour se libérer de la charge mentale, c’est autre chose.
Il existe une mécanique psychologique bien connue des spécialistes du comportement. En effet, le fait de verbaliser un problème procure un soulagement immédiat. On se sent compris, soulagé et moins seul. C’est humain et c’est même sain, jusqu’à un certain point. Là où ça coince, c’est quand la verbalisation devient une fin en soi. Quand le fait de nommer ce qui ne va pas remplace le fait d’y faire quelque chose. Les chercheurs appellent cela la substitution symbolique. On confond alors l’expression du problème avec sa résolution. Autrement dit, parler de la charge mentale peut, paradoxalement, devenir une façon de ne pas s’en libérer. Ce n’est pas une faiblesse ni un jugement, c’est une mécanique. Et comme toute mécanique, on peut la démonter.
Le piège du rôle : comprendre nos habitudes pour se libérer de la charge mentale
Il y a quelque chose de plus profond encore, et c’est là que le sujet devient vraiment intéressant. Beaucoup de femmes, pas toutes mais beaucoup, ont grandi avec un modèle intégré. Celui de celle qui gère, celle qui anticipe et celle qui pense à tout. Ce n’est pas une tare, c’est une transmission souvent inconsciente et souvent bien intentionnée.
Cependant, à l’âge adulte, ce modèle peut devenir un piège. Parce qu’on peut se retrouver à porter des choses non pas parce qu’on nous les impose, mais parce qu’on ne sait plus faire autrement. En effet, lâcher, vraiment lâcher, provoque parfois une anxiété profonde. Voir quelqu’un faire à sa façon, différemment ou de manière moins fluide, est parfois devenu insupportable. Et alors on reprend, on refait, on réorganise et on souffre.
La psychologue Susan David, dans son travail sur l’agilité émotionnelle, parle de ces valeurs déguisées en obligations. Ce qu’on croit devoir faire parce que c’est notre rôle, alors que c’est simplement devenu une habitude qu’on n’a jamais questionnée. Brené Brown, elle, va plus loin encore. Elle observe que le contrôle sur les tâches, sur l’organisation ou sur la façon dont les choses sont faites est souvent une réponse à une peur plus ancienne. Ce n’est pas la paresse de l’autre ni son incompétence. C’est plutôt notre propre difficulté à faire confiance, à tolérer l’imperfection et à exister en dehors du faire.
Reprendre les rênes de son quotidien : ça veut dire quoi en réalité ?
Reprendre les rênes de sa vie ne veut pas dire tout gérer seule encore mieux qu’avant. Cela signifie quelque chose de beaucoup plus subtil et de beaucoup plus exigeant. Pour se libérer de la charge mentale, plusieurs étapes s’avèrent nécessaires au quotidien.
Tout d’abord, ça veut dire déléguer sans filet, vraiment. Pas déléguer en supervisant dans l’ombre, pas déléguer en refaisant derrière, ni en soupirant. Déléguer, c’est accepter que ce soit fait autrement. Que les goûters ne soient pas les mêmes, que les chaussettes soient mal rangées et que la maison tourne différemment quelques heures. Le monde ne s’effondre pas, on a pu le vérifier.
Par ailleurs, ça veut dire demander clairement, sans attendre qu’on devine. Ce n’est pas un manque de respect. Personne ne lit dans les pensées, et l’attente silencieuse nourrit exactement le ressentiment qu’on voulait éviter.
De plus, ça veut dire revisiter ce qui est vraiment non-négociable et ce qui est simplement une façon de faire à laquelle on s’est attaché. La différence est souvent plus ténue qu’on ne le croit.
Enfin, ça veut dire, parfois, accepter d’être inconfortable. Parce que changer une dynamique installée depuis des années dans un couple, dans une famille ou en soi-même, c’est inconfortable pour tout le monde. Et c’est le signe que quelque chose bouge vraiment.
Quelques repères et lectures pour cheminer plus loin
Si ce sujet résonne et qu’on a envie d’explorer ce territoire honnêtement, voici quelques pistes sérieuses. Ce ne sont pas des formules magiques, mais des outils qui font travailler :
- « Agilité émotionnelle » de Susan David : Un livre qui invite à examiner nos pensées et nos comportements automatiques avec lucidité et sans jugement. Il est particulièrement éclairant sur la façon dont on se coince dans des rôles qu’on n’a pas choisis.
- « Oser la bienveillance » de Brené Brown : Son travail sur la vulnérabilité et le contrôle aide à comprendre pourquoi on porte ce qu’on porte, et ce que ça coûte vraiment.
- Les travaux de Lori Gottlieb, psychothérapeute et auteure de « Et si c’était moi le problème ? » : Un titre qui fait grincer des dents, et c’est exactement le but. Elle explore avec beaucoup de nuance la façon dont on contribue, sans le voir, aux dynamiques qui nous pèsent.
- La thérapie ACT (Thérapie d’Acceptation et d’Engagement) : Pour celles qui veulent un travail plus structuré avec un professionnel. Elle aide à identifier ce qu’on valorise vraiment, à distinguer ce qu’on contrôle de ce qu’on ne contrôle pas, et à agir en cohérence avec ce qui compte.
Une nouvelle posture pour la Journée mondiale des parents
Se sentir victime d’une situation, même injuste, même réelle, a un coût. Celui de remettre à plus tard le moment où l’on décide d’agir différemment.
Ce n’est pas nier l’injustice ni absoudre ceux qui ne font pas leur part. C’est simplement choisir de ne pas faire de l’injustice le dernier mot de sa propre histoire. À l’occasion de la Journée mondiale des parents, rappelons-nous que la vraie liberté commence là. Elle ne dépend pas de l’évolution de quelqu’un d’autre, du bon vouloir du système ou de la prochaine prise de conscience collective. Elle commence dans ce moment où l’on décide que sa vie, c’est son affaire. Et pour se libérer de la charge mentale, c’est une excellente nouvelle.






