Les hommes sont-ils naturellement des pères ?

paternité père

Pendant longtemps, l’idée a semblé évidente : les femmes s’occupent des bébés tandis que les hommes se consacrent à d’autres tâches. C’est précisément ce réflexe que Sarah Blaffer Hrdy examine et démonte dans son ouvrage Le temps des pères. Une histoire naturelle des hommes et des bébés.

Son point de départ n’est pas un simple plaidoyer moral pour réhabiliter la paternité. Il s’agit d’une véritable enquête. Comment expliquer que des hommes puissent aujourd’hui devenir des soignants très proches d’un nourrisson ? Chez la plupart des grands singes, les mâles ne sont pas des pourvoyeurs de soins directs aux bébés. Dès lors, que faut-il modifier dans nos modèles évolutionnistes pour rendre cette réalité compréhensible scientifiquement ? L’objectif est de ne plus la réduire à une simple exception culturelle.

Pourquoi la distance des pères n’est pas une loi de nature

L’argument central développé par Hrdy est que la paternité nourricière n’est pas impossible biologiquement. Cependant, elle a été rendue plus ou moins probable selon les époques et les organisations sociales. Autrement dit, si l’on observe dans certaines sociétés une distance entre pères et nourrissons, cela ne suffit pas à conclure qu’elle est inscrite dans la biologie masculine.

Les cadres théoriques de l’évolution

Pour comprendre ce point, Hrdy invite à revenir aux cadres théoriques qui ont structuré la biologie de l’évolution. Ces derniers ont souvent été vulgarisés de manière trop rigide. En effet, le scénario darwinien classique a parfois été résumé, à tort, comme si la nature avait attribué aux mâles la compétition sexuelle et aux femelles le soin. Or, Darwin définit la sélection sexuelle comme dépendant d’une lutte entre mâles pour la possession des femelles. Cette formulation historique influente a malheureusement été sur-interprétée comme un destin universel et exclusif.

Investissement parental et sélection de parentèle

Hrdy ne nie pas la compétition. Elle souligne plutôt que les espèces, les contextes écologiques et les structures sociales modulent profondément ce qui est rentable sur le plan évolutif. Ainsi, l’investissement peut porter sur la compétition, sur le soin, ou combiner les deux.

Ce déplacement est cohérent avec la théorie de l’investissement parental de Robert Trivers. Ce modèle formalise l’idée que le sexe qui investit le plus devient généralement la ressource reproductive limitante. De plus, cela s’accorde avec la sélection de parentèle de W. D. Hamilton. Selon lui, aider des apparentés peut favoriser la transmission de gènes partagés via la fitness inclusive. Cette théorie rend intelligible l’émergence de comportements d’aide dès lors que des bénéfices existent.

Alloparentalité et structures sociales de la paternité

Ce détour théorique permet d’ouvrir une question clé chez l’humain. Nos bébés étant exceptionnellement dépendants pendant longtemps, comment l’espèce a-t-elle rendu viable ce coût ? Une réponse documentée par Hrdy est celle de l’alloparentalité. Ce concept signifie que d’autres adultes que la mère contribuent aux soins. Cette perspective fait de la paternité une possibilité humaine réelle, activée par des conditions sociales et relationnelles. Pour aller plus loin sur l’importance du relais de soin, vous pouvez consulter le rapport des 1000 premiers jours du Ministère de la Santé.

Patriarcat et contrôle de la filiation

La mise en place du patriarcat a mis de la distance entre les pères et les enfants. Hrdy a travaillé sur les origines des systèmes patriarcaux et les logiques de contrôle de la sexualité féminine. Elle explore comment des dynamiques issues de l’évolution des primates ont pu préparer le terrain à des systèmes de contrôle marqués.

Dans ces contextes, des hommes cherchent à contrôler la reproduction des femmes. Bien que Hrdy lie l’implication des pères aux structures sociales, elle souligne que la transmission du nom et des biens modifie les priorités. Quand le statut devient centrale, la question de la filiation et de la certitude de paternité peut prendre une importance sociale majeure. Cela peut alors réorienter l’investissement masculin vers la protection des ressources plutôt que vers le soin quotidien au nourrisson.

Plasticité biologique et environnement social

Si l’on résume la proposition de Hrdy, les hommes ne sont pas programmés pour être des pères distants. Cependant, ils ne deviennent pas automatiquement des soignants proches non plus. En réalité, ils disposent d’une plasticité.

Quand l’écologie sociale rend le soin probable et attendu, cette plasticité peut se transformer en compétence stable. Cela débouche même sur un plaisir d’interaction avec le bébé. La paternité nourricière est donc une possibilité humaine dont l’expression varie selon les contextes sociaux et historiques. En conclusion, les modèles évolutionnistes fournissent des cadres nuancés pour penser la coopération et le soin au-delà des clichés naturalistes.

Pour les professionnels de l’enfance souhaitant approfondir ces notions de lien et d’attachement, découvrez notre catalogue de formation petite enfance ou engagez-vous dans une VAE Les P’tits Sages pour valoriser votre expertise terrain.

Recevez notre newsletter